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Le Dr Jérôme Carraz, est médecin psychiatre, spécialisé dans la prise en charge des troubles du comportement alimentaire sur Grenoble. Auteur d’une approche dialectique de l’anorexie et de la boulimie, il rédige en ce moment un nouveau livre expliquant l’anorexie mentale et ses mécanismes. Il a accepté de répondre à nos questions concernant cette maladie.

ⓒJuan Pablo Amador Diaz - Pexels

Constatez-vous une variation du nombre de consultations depuis le début du confinement ? Qu'avez-vous mis en place pour maintenir les soins et le suivi des patients ?

Il n’y a pas de modifications significatives car les anciens patients continuent à consulter, via téléconsultations, téléphone ou Skype. Et les nouveaux attendent la fin du confinement pour une première consultation.

Avoir un suivi régulier est indispensable pour espérer guérir de l’anorexie ? Quels sont les principaux obstacles à ce suivi ?

Si on parle de l’anorexie, le principal obstacle venant des patientes c’est la position d’autosuffisance. C’est-à-dire cette conviction de « ne pas avoir besoin d’aide », l’illusion de toute puissance. Venant des soignants, c’est le manque de thérapeutes formés correctement et le manque de structure d’hospitalisation spécialisées. Aujourd’hui, on manque de soignants formés. A tout niveau : psychiatres, psychologues, diététiciennes, médecins généralistes, thérapeutes corporels… Et il n’y a pas assez de structures d’hospitalisation, notamment des hôpitaux de jour. Pas de prise en charge par la Sécurité sociale non plus pour les psychologues, diététiciennes et thérapeutes corporels. Il faudrait aussi une meilleure formation et compréhension de la question de l’obésité. On ne peut soigner correctement les patientes anorexiques si on ne connaît pas la réalité de l’obésité et si on ne démonte pas les fausses croyances qui l’entourent.

Observez-vous une différence dans les parcours entre les patients que vous suivez de manière régulière et ceux pour qui le suivi est plus décousu ?

Incontestablement. L’évolution dépend en très grande partie de la régularité du suivi. D’où l’intérêt des nouvelles techniques de téléconsultations qui permettent de continuer un suivi s’il y a un éloignement géographique. Dans l’anorexie, les suivis sont longs. L’unité de temps c’est l’année, après ça peut être deux ans, trois ans… Je dirai qu’en moyenne c’est entre deux et trois ans. Surtout qu’actuellement, on travaille beaucoup sur la prévention des rechutes.

L’anorexie mentale est-elle due à notre société ?

C’est vraiment plurifactoriel. Un peu de la génétique, beaucoup de l’histoire individuelle. C’est-à-dire, surtout l’histoire intrafamiliale en particulier dans la petite enfance. Et des facteurs sociétaux qui jouent également un très grand rôle. Nos sociétés hypermodernes constituent incontestablement un terrain favorable pour développer ce type de troubles chez des sujets fragiles et prédisposés. Ceci du fait de facteurs directs, comme la pression sur la minceur, le discours diététique, la grossophobie, la pression sur le manger sain et faire du sport. Mais aussi du fait de facteurs moins spécifiques et communs à d’autres addictions : l’hyperindividualisme, la perte de grandes transcendances religieuses et politiques, sécurité familiale, de repères sociaux d’appartenance, une pression sur la réussite et le contrôle émotionnel… Oui, on peut penser que l’incidence peut augmenter justement à cause de ces facteurs sociétaux, à moins que nos sociétés évoluent…

Quels sont les effets/risques de la chronicité ?

La chronicité a des conséquences somatiques (médicales) comme l’ostéoporose, les troubles digestifs… des conséquences psychologiques, car la patiente est piégée dans des boucles d’auto-renforcement, et des conséquences sociales évidente : professionnelles, amoureuses, au niveau de la maternité. Les cercles vicieux d’auto-renforcement […] vont opérer comme une vis qui tourne et resserre un étau.

Plus on essaye de réfréner un besoin naturel, plus ce besoin grandi. Par exemple, plus vous vous empêchez de dormir plus vous aurez besoin de dormir, […] la nourriture va occuper une place de premier plan dans l’esprit de la jeune fille anorexique. Plus elle essaye de se libérer du besoin de nourriture, plus la dépendance à l’objet alimentaire lui apparaît grande (avec le spectre angoissant des pertes de contrôle boulimiques) ; elle va alors renforcer le contrôle restrictif ce qui conduit à un cercle vicieux.

Concernant la solitude et l’auto-renforcement ?

La position anorexique est une position d’autosuffisance. La solitude est donc choisie par fermeture, pour ne pas subir de la solitude ou abandon. Quand on hospitalise des patients, c’est pour les séparer d’un environnement compliqué. Ce n’est  pas pour qu’ils soient seuls, au contraire, c’est pour les entourer mieux et qu’ils ré-ouvrent à l’aide et aux liens. On les entoure beaucoup.La séparation par hospitalisation, lorsqu’elle est nécessaire, n’est pas un isolement. Au contraire c’est remettre du lien. Le perfectionnisme est un piège qui ne rassure jamais et qui du coup se renforce. […] Par exemple, une jeune femme qui se sent reconnue positivement, adulée, car elle donne à voir une minceur extrême ou bien des résultats scolaires ou sportifs brillantissimes est piégée. Elle est piégée car elle n’osera plus lâcher ces repères de perfection (qui tiennent en réalité à un faux corps, à un faux moi) pour devenir naturellement elle-même.

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Rédactrice environnement

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