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En 2006, l’enquête « Contexte de la sexualité en France » révèle que 60 % des femmes âgées de 18 à 69 ans auraient déjà pratiqué la masturbation. Pourtant, malgré la libération timide des moeurs, la masturbation féminine reste tabou. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Six femmes ont accepté de répondre à nos questions.

© Ava-Sol - Unsplash

« Si tu le fais trop souvent, tu vas devenir sourd ! » La masturbation féminine, a toujours été un tabou social. Sous l’Antiquité, le plaisir de la femme faisait peur aux hommes. Au Moyen-Âge, l’Église diabolise la masturbation, et l’interdit. Alors qu’à la Renaissance, le sexe masculin se libère un peu, la femme reste bloquée dans son corset. Au XIXe siècle, le médecin Tissot explique même que la masturbation peut engendrer de nombreux troubles de santé chez la femme. Au XXIe siècle, la masturbation féminine est tabou. Il est temps de donner la parole aux premières concernées : nous avons interrogé six femmes.

Parmi elles, toutes ont déclaré s’être masturbées au moins une fois dans leur vie. En ce qui concerne leur premier plaisir solitaire, que ce soit à 8 ans ou 19 ans, chacune explique qu’il s’agit avant tout d’un besoin de se découvrir : « Le premier souvenir que j’en ai est à 12 ans, mais c’était fort maladroit et je pense que c’était plus une découverte de mon corps qu’une masturbation. » Après cette première expérience avec le plaisir, cinq d’entre elles pratiqueront la masturbation régulièrement, deux fois par semaine en moyenne. La sixième, moins à l’aise, explique : « la seule fois où je l’ai fait, j’étais gênée oui. Je ne sais même pas pourquoi en réalité, mais je me suis dit que c’était quelque chose à cacher. » Quatre d’entre elles avouent s’être senties honteuses, et même coupables, lors des premières fois. La sexologue, Elodie Vincent, explique : « cela provient des représentations judéo-chrétiennes de condamnation du plaisir… On est souvent gêné par ce qu’on ne connaît pas et par ce que l’on redoute. Le plaisir étant un lâcher prise, il est important de réussir, par exemple, en passant par une réappropriation de ses désirs, à ne pas se juger. C’est la même chose que lorsqu’on se sent mal de faire une grimace, ce sont des choses qui s’acquièrent pas à pas, en apprenant à se connaître. » Pourtant, dès le plus jeune âge, les petites filles et les petits garçons touchent leurs parties intimes afin d’en apprendre plus sur leur corps.

« C’est quelque chose de naturel, d’instinctif même. Les enfants ne devraient pas avoir honte non plus. Ils se découvrent, ils apprennent à se connaître. Pour la suite de notre vie sexuelle, c’est primordial.

Pour la sixième, elle n’a pas apprécié l’expérience et n’a pas ressenti le besoin d’essayer à nouveau : « on peut se sentir anormale de ne pas « savoir » le faire, mais je n’y accorde pas plus d’importance en réalité, je me fous un peu de prendre du plaisir sexuellement parlant. »

Comment s’y prendre ?

Une chambre fermée à clef, dans la douche, dans le noir, une ambiance tamisée, sous les draps, allongée sur le dos… Il n’y a pas de guide pratique ou de techniques pour se masturber. La sexologue conseille : « Je propose souvent de faire des exercices de reconnaissance dans le noir via ses doigts, sur tout le corps, avec des gants, sans gants, avec huile, sans huile… puis une visite visuelle de soi, des moindres détails avec loupe, lampe et miroir, histoire de savoir de quoi il s’agit ! » Il faut se faire confiance, écouter ses sensations et se découvrir.

« C’est un moment idéal pour se retrouver avec son propre corps. »

Les six femmes s’accordent pour dire que leurs deux mains et leur imagination sont largement suffisantes pour leur petit plaisir en solitaire. Mais parfois, pour briser le quotidien, elles ne crachent pas sur un petit film porno ou un podcast : « J’en ai pas spécialement besoin mais lire un passage érotique dans un bouquin peut me donner envie de le faire oui ! » En ce qui concerne les sextoys, elles sont loin d’être fermées à l’idée. D’ailleurs, trois disent posséder, dans leur tiroir à sous-vêtements, un vibromasseur, tandis qu’une autre déclare : « Non, je n’ai jamais utilisé de jouet car c’est trop cher mais j’aimerais bien essayer un jour. » Mais, parler masturbation, même avec les copines, peut encore créer un sentiment de malaise. 

Pourtant, ce n’est qu’en en parlant que la femme pourra se libérer sexuellement et s’épanouir, surtout dans son couple. La sexologue affirme que la découverte seule de sa vie sexuelle est un atout pour la suite : « Plus on sait comment se donner le plaisir, les détails subtils de l’orientation du doigt, la position, la pression nécessaire, plus nous allons savoir guider notre partenaire, car, sinon, il devient le garant du plaisir et se met à diriger, et avec l’amour, l’admiration, on aura tendance à suivre en oubliant son propre ressenti. La vie sexuelle future passe par soi »

« Garde ça pour toi »

Le tabou de la masturbation féminine est, encore aujourd’hui, profondément ancré dans nos sociétés. Avec une amère ironie, l’une des femmes interviewées déclare : « Bien sûr, on le sait, une femme qui se masturbe est une horrible nymphomane sorcière ! » Les femmes en ont bien conscience. Leur plaisir est à prendre avec des pincettes : porte fermée à clef et bouche cousue. « On plaisante souvent sur les garçons qui se masturbent, mais dans mon enfance je me sentais anormale puisque jamais personne ne plaisantait sur les filles qui se masturbaient. J’avais l’impression d’être seule sur Terre à faire cela. » Ce secret autour des plaisirs féminins est en partie responsable de la gêne que ressentent les jeunes filles lors de leurs premières masturbations. Comme si elles n’avaient pas le droit de se toucher à cet endroit-là : un interdit. Les six femmes interrogées déplorent le manque de communication : « Beaucoup ne sont pas au courant qu’elles peuvent se masturber seules, ou beaucoup plus tard que les hommes. Mais ça commence à changer je trouve, ou c’est peut-être parce que j’ai pris de l’âge. » Que ce soit en cours d’éducation sexuelle ou à la maison avec maman, elles n’arrivent à avoir que peu d’informations… Pour en savoir plus, elles sont forcées de faire des recherches sur leur propre corps ! La sexologue met quand même en garde face aux addictions : « le temps pour soi est un cadeau à condition de ne pas passer son temps à essayer de combler son vide intérieur mais plus à l’apprivoiser pour se nourrir en soi et se préparer, c’est à-dire se caresser, trouver ses points d’appui du fantasme, écouter les mouvements de son corps ; les montées et descentes émotionnelles, respiratoires, hormonales. » Elodie Vincent invite les femmes qui le désirent à intégrer des groupes ou associations afin de parler de leur intimité : les « moons mothers », par exemple, se réunissent  à l’espace « lieutopie » de Clermont-Ferrand. Mais il existe de nombreux autres groupes. Elle conseille aussi des vidéos éducatives.

« Je rajouterais que la masturbation féminine ne devrait pas être un tabou. On devrait en parler à l’école, dans le contexte familial, entre amis, dans le couple, sans aucune gêne »

déclare l’une des femmes interrogées.

Pour aller plus loin : 

La masturbation féminine est loin d’être le seul sujet sensible en France. Les règles, et notamment le sexe pendant les règles est également un thème qui fait lever les yeux au ciel. Pourtant, selon les spécialistes, cette pratique présente bien des vertus. En savoir plus : Le sexe pendant les règles, et si c’était une bonne idée ? 

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Rédactrice multimédia

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