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L’anorexie est une maladie silencieuse. Et elle l’est d’autant plus en ces temps de confinement et de crise sanitaire. En théorie, l’anorexie mentale est un processus simple et parfaitement défini. La réalité est infiniment plus complexe. Incomprise, niée et fuie, faisons un point sur cette maladie qui toucherait plus de 240 000 personnes en France. Rencontre avec Clarisse, malade depuis plus de dix ans, et le Dr. Carraz, médecin psychiatre spécialisé dans la prise en charge des troubles alimentaires et Camille, ancienne malade.

ⓒ Simon Matzinger - Unsplash

Le témoignage de Clarisse, à lire ici.

L’interview du Dr Carraz est à retrouver ici.

L’anorexie mentale fait partie des Troubles du Comportement Alimentaire (TCA), tout comme la boulimie ou le mérycisme (régurgitation et re-mastication des aliments). Dans le dictionnaire médical, on peut lire « Anorexia Nervosa : Restriction volontaire de l’alimentation avec obsession pour la nourriture et rites destinés à contrôler l’attrait de celle-ci, observée le plus souvent chez l’adolescente. » Une pathologie qui frappe sans distinction d’âge, de classe sociale ou de sexe, avec cependant, une grande majorité de femmes atteintes. Le malade type est une femme de 16 ans, désireuse de réussir et assidue scolairement. L’anorexie est encore trop souvent considérée, à tort, comme une maladie de jeune fille aisée et capricieuse, une obsession pour l’apparence physique, ou un accès d’égoïsme.

Anorexia Octopoda

On pourrait comparer l’anorexie à une pieuvre aux multiples tentacules. Les causes de cette maladie sont en effet extrêmement nombreuses, tout comme les symptômes. Le Dr Carraz observe tout de même qu’à l’origine, l’anorexie est une réponse à un « sentiment identitaire insuffisant ».

« Il y a autant d’anorexie que d’anorexiques. »

On distingue cependant des caractères récurrents : perfectionnisme, sensibilité et réflexion accrue. C’est le cas de Clarisse, 29 ans. Comme beaucoup, elle est incapable de dire précisément quand elle est tombée malade. Mais, concernant son vécu, elle décrit une lente plongée vers un état obsessionnel centré sur son corps et son alimentation. C’est aux alentours de 18 ans, alors qu’elle saute à pieds joints dans l’indépendance et fête ça à coup de « murges deux fois par semaine où tu te tapes un reblochon à 4 h du mat’ en rentrant parce que t’es défoncée », que le sentiment de perte de contrôle enclenche une machine infernale : c’est le premier pas vers l’anorexie. Relativement lucide, Clarisse mentionne une restriction alimentaire volontaire et progressive « Déjà avant je ne mangeai pas beaucoup de viande… puis petit à petit j’ai enlevé de plus en plus de choses. » La restriction : seul point commun évoqué par Camille, une jeune femme physiquement guérie après cinq longues années de lutte : « j’en suis aux finitions… c’est ce qui dure le plus longtemps ! » Avec le recul que lui permet la guérison, elle explique être passée par plusieurs phases et plusieurs obsessions. « Pendant l’anorexie, tu es seule. Tu t’es mise là dedans toute seule, et il n’y a que toi qui puisses saisir les clefs qu’on te donne et te sortir de là. »

ⓒTo the bone, film de Marti Noxon - « j’ai pas l’impression d'être vraiment si malade que ça… c’est pas censé être plus sain d'être mince ? Je vivrais plus longtemps que les gens normaux ? »

Jugements, culpabilité et perfectionnisme

Ne pas réussir à se nourrir, dans une société où presque un commerce sur deux propose de l’alimentaire, est difficile à concevoir. C’est avec pitié, désapprobation ou mépris qu’on regarde passer un corps très maigre, en se disant souvent « il ne s’alimente pas assez ». Le Dr Carraz explique que l’anorexie est avant tout une maladie mentale, mais dont les symptômes sont physiques. Comme c’est dans la tête que ça se passe, un malade n’est pas obligatoirement maigre. Ensuite, la culpabilité est un des noyaux durs de cette pathologie : « il ne s’alimente pas assez » n’est pas totalement justifié puisqu’on ne choisit pas en pleine conscience de tomber malade. C’est ce que le médecin appelle le « terrain fertile »: un fort caractère, sans demie mesure et qui, parallèlement, éprouve une culpabilité diffuse et un besoin de reconnaissance. Certains malades sont donc persuadés de ne pas avoir faim, ou besoin de manger. Des notions qu’ils perdent d’ailleurs rapidement. Faim, envie, besoin, tout se mélange car le mental a pris le contrôle. Le corps n’a plus son mot à dire. Qui dit « plus de signaux physiques », dit « navigation à la force de la volonté ». Ce qui entretient un comportement très auto-centré du malade.

Cercles vicieux

L’anorexie suit le même schéma que les addictions. Une fois la machine lancée, les rituels mis en place vont se pérenniser, devenant alors des cercles vicieux. « Plus elle (une patiente) est fatiguée moins elle peut être efficiente et, moins elle se sent efficiente plus elle se restreint. » décrit le spécialiste avant d’évoquer une « anesthésie des émotions ». Re-manger c’est re-vivre. Et vivre implique de faire face à ses émotions, d’assumer sa personnalité, et ses responsabilités. Pour illustrer ces mécanismes d’« auto-renforcement », il utilise l’image d’une vis qui tourne et resserre un étau. « Plus on essaye de réfréner un besoin naturel, plus ce besoin grandi. Par exemple, plus vous vous empêchez de dormir plus vous aurez besoin de dormir, […] la nourriture va occuper une place de premier plan dans l’esprit de la jeune fille anorexique. Plus elle essaye de se libérer du besoin de nourriture, plus la dépendance à l’objet alimentaire lui apparaît grande, elle va alors renforcer le contrôle restrictif ce qui conduit à un cercle vicieux. »

Par ailleurs, pour de nombreuses raisons purement physiologiques, « il est plus difficile de re-manger que de se priver » souligne le médecin. Le corps s’habitue à la dénutrition, à ce moment-là, il n’est plus fiable… donc pourquoi l’écouter ? Camille confirme les propos du Dr Carraz et ajoute « quand le corps parle, parfois, c’est trop tard. ».

« Oui, je me sens seule. »

Voilà pourquoi il ne faut pas attendre. Plus le malade est pris en charge rapidement, moins les mécanismes d’auto-renforcement et de cercles vicieux ont le temps de se mettre en place. Comme le confie Clarisse, le contexte de confinement est particulièrement néfaste et douloureux pour les atteints d’anorexie. Testée positive au SARS-coV-2, sans présenter aucun symptôme, Clarisse a été transférée dans un centre de mise en quarantaine. Ses interactions sociales, déjà très réduites, sont alors limitées au strict minimum : passage-éclair des soignants et pas de sortie. « Aujourd’hui, c’est dur parce que je ne peux vraiment pas sortir. Les soignants n’ont pas beaucoup de temps et puis c’est pas comme les amis et la famille. Ils ne me connaissent pas. Bien sur y’a le téléphone mais ça ne remplace pas. Ca me manque de ne voir personne. Oui, je me sens seule. » Pour le docteur Carraz « la séparation par hospitalisation, lorsqu’elle est nécessaire, n’est pas un isolement. Au contraire, c’est remettre du lien. »

 

Le témoignage de Clarisse, à lire ici.
L’interview du Dr Carraz est à retrouver ici.
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Rédactrice environnement

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