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« C’est une fille : Les trois mots les plus meurtriers. » C’est ainsi que Dominique Sigaud nomme son chapitre un. Le vendredi 6 mars, la journaliste est venue au Palais des Congrès de Vichy tenir une conférence. Incestes, filliacides et mariages forcés, Dominique Sigaud revient sur les grands thèmes de son roman : La malédiction d’être une fille.

 

La malédiction d'être une fille - Dominique Sigaud © Albin Michel

« Tout commence à Marseille. »

La journaliste est en reportage dans la ville méditerranéenne lorsqu’elle découvre une sordide affaire d’excision dans une famille comorienne. La pratique, pourtant interdite en France depuis le 4 avril 2006, est monnaie courante dans certains quartiers. Elle se retrouve face à un mur : « vous voulez quoi, vous voulez des émeutes ? » Les gens de loi ferment les yeux, son rédacteur en chef refuse de publier l’article. La journaliste décide alors de quitter son poste.

« Ce sont des hommes très pauvres qui vivent dans ces cités, on leur offre donc le pouvoir sur les femmes, sur le clitoris des femmes. »

La reporter commence son travail de recherche. Elle assiste à de nombreux colloques sur les mutilations sexuelles. Elle apprend avec horreur qu’au Soudan, on coud le vagin des femmes, et qu’en Égypte après une violente excision, on dit aux femmes : « maintenant, tu te lèves et tu te tais. »

« La puissance de se taire. »

Dans La malédiction d’être une fille (Éd. Albin Michel) l’autrice lutte à chaque instant contre les non-dits et les euphémismes. Tout au long de son roman, Dominique Sigaud parle de ce silence. C’est la raison pour laquelle elle se lance dans ce travail de rédaction, avec acharnement.

« Nommer les violences. Dans ce travail particulièrement, nommer correctement est une nécessité. Sans mot adapté, identifier une violence est d’emblée plus difficile. Lui attribuer un nom est aussi permettre à la victime de dire ce qu’elle a subi, d’en faire le récit. C’est d’autant plus vrai que la plupart de ces atteintes sont l’objet de tabous, silences, méconnaissance. »

La puissance du tabou puise sa force dans le silence. Silence de la société, silence des bourreaux et silence des victimes. Portée par son enquête, elle rencontre ces mères qui doivent tuer leurs filles : parce qu’elles sont filles. Chine, Inde, Bangladesh, Pakistan, et même aux États-Unis… La voix secouée par l’émotion et le micro tremblant, sur la scène du Palais des Congrès, elle confie : « ça m’a traumatisé cette histoire, se dire que des mères sont obligées de tuer leur fille de leurs propres mains. Et les filles qui survivent sont celles qu’on a laissées vivantes. Dès lors, leur valeur est nulle. »

Elle remonte alors à la source de ces infanticides ou filliacides, pour être précis. Elle cherche à expliquer comment ils sont entrés dans les moeurs de nombreuses civilisations. Pour Dominique Sigaud, tuer une fille parce qu’elle est fille, c’est montrer aux petits garçons, aux frères, qu’une fille est si insignifiante qu’on peut la supprimer. 

« Si on supprimait des garçons, ça ferait un peu plus de bruit. »

Le tabou autour des violences faites aux jeunes filles est un fait de société. La société ne cherche pas à savoir, et ne veut pas savoir même. Le silence s’ajoute alors à la longue liste des violences.

Dès lors, le tabou n’est que le fait de société : on ne veut pas savoir.

« Personne ne m’a rien dit avant »

Autre thème soulevé dans le livre : celui des mariages d’enfants. Dominique Sigaud rencontre ces femmes mariées, avant même d’avoir eu leurs premières règles, à des hommes qui pourraient être leur père. Entre elles, les filles se demandent : « tu as pu marcher au bout de combien de jours ? » Tous les soirs, elles se font violer par leur mari, parfois plusieurs fois une même nuit. Même leur propre mère ne leur ont pas dit avant ce qui allait leur arriver. Écrire ce livre, est aussi un moyen pour l’autrice de ne pas les oublier, et surtout de ne pas pouvoir dire : « Je ne savais pas. »

Dominique Sigaud raconte le témoignage d’un de ces hommes, un mari : « Je l’ai violé toute la nuit, confie-t-il, elle criait et je continuais parce que c’est ce qu’un homme doit faire, elle n’était même pas jolie. »

La malédiction d’être une fille est un cri de colère. Celle qui s’est vue remettre le prix Livre et Droit de l’Homme en 2019, à Nancy, pense nécessaire de briser le silence autour des violences faites aux femmes et surtout aux jeunes filles. Dans cette lignée, avec le soutien de la ville de Nancy, Dominique Sigaud a pu ouvrir un observatoire des violences faites aux filles. 

La malédiction d’être une fille raconte avec dureté le quotidien de nombreuses enfants dans le monde. Les chiffres font mal.

Dominique Sigaud a mis ses tripes dans son manuscrit. Il est évident que le lecteur aura des haut-le-coeur en tournant ses pages. On ne sort pas indemne de cet ouvrage aussi indispensable que traumatisant. La journaliste déclare : « J’ai fait un monstre. Je ne supportais plus ce livre. »

Pour autant, cette enquête n’est qu’un coup-de-poing de plus dans le combat de Dominique Sigaud contre les non-dits et les violences faites aux femmes.

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Coralie Brunel

Rédactrice

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