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« Les écosystèmes forestiers ont des besoins indispensables à leur développement et à celui des espèces qui y vivent. » peut-on lire sur le site de l’Office National des Forêts (ONF). Or, jusqu’à preuve du contraire, la forêt est un écosystème primaire, qui se porte à merveille sans l’Homme. Alors, pourquoi lui greffer les notions, si propres à l’humain, de besoin, gestion ou développement ?

© Capri23auto - Pixabay

« Une forêt mal gérée présente des risques pour les hommes et pour elle-même car elle devient plus sensible aux agressions (intempéries, insectes, incendies…), et elle produit moins de bois d’œuvre. » introduit la Fédération Interprofessionnelle Forêt-Bois sur son site. Autrement dit, nous contrôlons la forêt pour son bien (un peu), pour le nôtre (beaucoup), et pour notre profit : à la folie. Folie, oui, car il est fou de croire qu’un des premiers écosystèmes de l’histoire de la Terre dépend des « soins » d’une espèce 1 000 fois plus jeune qu’elle. Si nous avons mis le nez dans l’équilibre bien pesé des forêts, c’est par intérêt pour les ressources qu’elle peut nous procurer. Le 10 avril dernier, lors d’une conférence organisée par l’association Canopée Forêt Vivante, le botaniste Francis Hallé a été clair : « L’exploitation n’est nullement nécessaire contrairement à ce qu’on a pu croire pendant longtemps ». Aussi, aujourd’hui, c’est nous-mêmes qui avons besoin de gérer la forêt afin qu’elle continue à soutenir notre développement économique. De son côté, l’ONF pointe du doigt les invasions et maladies qui menacent les forêts sans gestion. Sur leur site, on peut retrouver ce témoignage :

© ONF

En effet, le bois coupé continue de garder du carbone et laisse la place à de nouveaux individus qui absorbent à leur tour du CO2. Or, sans entretien, les arbres continuent de croître et à raison d’une tonne de CO2 au m3 (ONF), plus l’arbre est grand, plus il capture de CO2.

La forêt comme un bien productif

Nathalie Naulet, salariée au Réseau Alternatives Forestières (RAF), explique qu’on peut exploiter une forêt de plusieurs manières. Soit on sélectionne tous les individus à abattre selon des critères de taille et de diamètre, soit on prend en compte la diversité des essences et du peuplement environnant pour conserver un ensemble durable. « Si on ne fait rien, les arbres qu’on n’aura pas touchés vont continuer à grossir, puis peut-être que la fois d’après, on les enlèvera, mais ils auront pris quelques cm sur le diamètre et donc ils auront pris de la valeur : ils auront capitalisés. » Les partisans d’une « gestion douce » déplorent une désinformation criante. Chiffres tronqués, hors contextes, formulations floues, notamment autour du prélèvement de l’accroissement. En France, « 78 % du bois énergie est consommé par les ménages », un beau pourcentage tout de vert vêtu sur une infographie institutionnelle du gouvernement. Un chiffre peu significatif car nous continuons à brûler des planches qui n’entrent pas dans les standards de beauté du marché, alors qu’il faudrait adapter notre consommation à la quantité de résidus produits par les scieries.

« Si on intervient de façon intensive on décapitalise la forêt. Si on intervient de façon beaucoup plus douce, au fur et à mesure qu’on travaille on continue à capitaliser du volume de bois sur pied. »

Nathalie Naulet

D’après cette salariée du RAF, la question sensible des emplois est un faux débat car gestion douce ne signifie pas licenciements. Il faut comprendre que les travaux forestiers sont devenus extrêmement mécanisés. Or, cette mécanisation coûte cher, en capital, en emplois et en sols détériorés. Une abatteuse travaille comme dix bûcherons. Elle coupe, ébranche et débite un arbre en moins d’une minute sans que le fût ne touche le sol. Mais l’efficacité coûte cher : jusqu’ à 500 000 € la machine, quand le salaire d’un ouvrier est d’en moyenne 1 500 € net/mois. Il faut donc rentabiliser, « on ne fera pas vivre moins de gens si on est en gestion douce, c’est faux » assène Nathalie Naulet.

Une question d’équilibre

Comme le chantait Francis Cabrel : « c’est une question d’équilibre ». Il est évident que nous ne pouvons pas nous passer des ressources forestières dans l’immédiat, et cependant nécessaire de conserver une part de forêts non exploitées, dites en « libre évolution ». C’est un maillon essentiel au fonctionnement de la planète. Il s’agit donc de trouver un équilibre entre forêt gérée et forêt en libre évolution. Exploiter oui, mais en gestion douce. Car, si de manière générale, les fournisseurs de bois de chauffage locaux utilisent du bois local, cela ne veut pas dire que ce bois ne provient pas de coupe rase. Nathalie Naulet affirme qu’il est possible de subvenir à nos besoins avec une gestion raisonnée, à condition de tirer un trait sur le gaspillage. Invitée à la conférence de la Canopée, Jutta Kill, de l’association World Rainforest Movement, expliquait que pour cesser d’entretenir les surexploitations en France et à l’étranger, il faudrait « réduire drastiquement notre consommation de papier et de produits à faibles durées de vie. » Vous hésitiez encore pour le Zéro Déchet ?

© Wikipédia - Coupe rase (La Salie)

Gérer ou ne pas gérer

Il existe en effet peu d’alternatives à la politique de gestion menée par l’ONF. Qu’il s’agisse des forêts publiques ou des parcs naturels, les dirigeants ne se privent pas de modifier le droit pour régler leur dette et vendre des parcelles publiques à des particuliers. Acte non innocent quand on sait que les forêts privées représentent 2/3 des forêts françaises, et qu’elles concentrent les dégâts les plus importants en termes de coupes rases notamment. La raison est simple : des particuliers peu et mal informés, qui s’en remettent au Centre National de la Propriété Forestière, à des coopératives ou des associations plus ou moins responsables. Pourtant, certains gestionnaires indépendants ou collectifs et coopératives responsables placent beaucoup d’espoir dans ces propriétaires privés. Ils ne sont pas soumis à la politique nationale et sont donc libres de disposer de leur forêt dans la limite du Code forestier. Faut-il former les propriétaires privés ou attendre un changement de politique ? Nathalie Naulet estime que la forêt vit la même crise que l’agriculture il y a quelques années : c’est une prise de conscience lente, qu’il faut accompagner.

Pour aller plus loin :

  • La vie secrète des arbres – Ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent, un monde inconnu s’ouvre à nous, de Peter Wohllebenou
  • Mains basses sur nos forêts, de Gaspard D’Allens
  • «Forêt : une ressource à sauvegarder», grand reportage d’Aurélie Kieffer et Anne-Laure Chouin pour France Culture

 

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Rédactrice environnement

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