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Pour essayer de comprendre qui il est, ce qu’il vous faudrait, c’est sa voix. On n’interviewe pas Jérémie Villet. On le voit, on l’écoute et on le raconte. À l’image de ce qu’il photographie, Jérémie est… furtif. Insaisissable.

© Jeremie Villet-Facebook

Officiellement c’est un « pas encore trentenaire », parti pour devenir journaliste dans la presse spécialisée, qui vit aujourd’hui de ses photos tout à fait singulières. Certains seraient tentés d’appeler ça le « cours des choses », lui appelle ça « la chance ». Toujours est-il qu’un peu de reconnaissance, avec le prix Wildlife Photographer of the Year en 2013 et 2019, un environnement bienveillant et beaucoup de talent, ont permis à Jérémie de mener une vie parfaitement atypique. Six mois de l’année en vadrouille là où il fait froid, six mois chez lui, souvent dans les bois.

« Certains nomades sont chez eux partout. D’autres ne le sont nulle part. J’étais de ceux-là. »

Robyn Davidson

© Jeremie Villet-Facebook

Pour Jérémie, dehors, c’est chez lui. Mais n’a-t-il pas l’impression, parfois, de vivre dans un autre espace-temps ? Une bourrasque de vent dans son téléphone me laisse deviner ce qui va suivre. « Complètement. Dans la nature tout prend beaucoup plus de temps, on est obligé de prendre le temps, quand je suis dehors il y a de longs moments où il ne se passe rien, j’attends, je dors beaucoup. » Il dit que, oui, c’est un peu culpabilisant de se dire qu’on est là et qu’on ne sert à rien, mais d’un autre côté c’est bien. « Vivre dans la nature t’apprend à être simplement là, présent à ce qui t’entoure. Être à sa place. Ce n’est pas à tout prix servir à quelque chose. Être simplement là et prendre le temps de regarder en s’oubliant un peu. Ça suffit tellement. »

Il est capable de s’émerveiller de l’apparition d’une bergeronnette au beau milieu d’un discours passionné sur le cerf. Avant de revenir illico à une dissertation sur l’art et l’absolu. Il parle de l’ONF, d’Instagram et du journalisme dans la même phrase. Il faut le suivre, mais ça en vaut la peine. « J’ai un avis sur tout ». Tu m’en diras tant… « et d’un autre côté je ne suis que photographe, on me pose des questions uniquement parce que j’ai la notoriété que d’autres n’ont pas. » Un sentiment d’illégitimité ? Peut-être. Pour lui, nous sommes des témoins sur cette planète. Et c’est peut-être là, notre juste place.

« Happiness only real when shared »

Christopher McCandless

© Jeremie Villet-Facebook

Et lui, pourquoi partage-t-il ses photos ? Il a eu besoin de partager ce qu’il vivait quand il était dans la nature : beaucoup d’émerveillements. C’est d’ailleurs ce qui l’a poussé vers le blanc. Un blanc qui donne à ses photos un aspect lointain, éthéré, et pourtant si réel qu’on voudrait le toucher. Une profondeur. La pureté du blanc, c’est le choix qui s’est imposé à Jérémie : « Quitte à ne pas pouvoir tout exprimer, le vent, le soleil sur mon visage, l’odeur, l’intensité de ce qui se passe… quitte à ne pas pouvoir tout mettre, autant laisser de l’espace au vide, au rêve. Le blanc c’est un peu ça, une pureté qui laisse sa place à l’interprétation. »

Il dit que cet appel tombe au pire moment, pendant ce confinement où, comme beaucoup, il se remet en question. « Évidemment qu’en ce moment, je me dis que j’aurais mieux fait d’être aide-soignant… C’est toujours le mystère de l’art et de l’inutile. » Utilitarisme quand tu nous tiens. Mais je le soupçonne de mettre à profit ses longues périodes de vagabondage pour mûrir des réflexions que, nombre d’entre nous, ne prenons pas le temps d’observer.

« Il y a plein d’autres métiers qui permettent de vivre en lien avec la nature avec comme moi le paradoxe de devoir en passer presque autant derrière un écran. Je connais un aquarelliste, un garde-chasse, qui passent leur temps dans la forêt, et même un mec qui passe la moitié de son temps dans un bureau pour passer du temps dans la forêt. Et plein de gars de l’ONF passent leur temps dans des bureaux ». Le côté obscur de la vie en pleine nature c’est qu’une fois qu’on y a touché, plus rien n’est comparable à ce qu’on a pu y vivre. Idéaliste ? Il l’assume. Mais il me semble qu’au-delà de ça, il a le recul et la sagesse de ceux qui ont touché du doigt cette réalité dont nous nous sommes éloignés avec le temps. Un état qu’il décrit d’ailleurs parfaitement lorsqu’on lui demande ce que ça fait de croiser le regard d’un loup. « C’est vraiment très étrange. Tu le regardes et tu sais que tu ne sais rien. Tu as l’impression que lui sait tout de toi, de ce qui t’entoure, il comprend ce que tu ne comprends pas et toi … tu n’es rien. » Cette rencontre, il la raconte plus en détail dans un podcast des Others.

Pourquoi avoir choisi de vous présenter Jérémie Villet ? Curieuse personne en effet, pas facile à cerner. Il fait partie de ces artistes, capables de faire des photos d’une grande beauté, et donc, assez sensibles et éclairés pour nous apprendre deux ou trois choses. Confiance, patience et nuances : trois cuillères à café dans un grand verre d’eau tous les matins à jeun. Ou, simplement, sur son conseil et quand vous le pourrez, « sortez, asseyez-vous sous un arbre, et contemplez ».

Bonnet blanc ou blanc bonnet ?

La marche de l’empereur ou Frère des ours ?
« Marche de l’empereur. Pour le rapport au temps et le blanc… » Évidemment.

Yann Arthus Bertrand ou Nicolas Vannier ?
« Yann Arthus Bertrand ». Allez comprendre. On sait qu’on aime quand on ne sait pas pourquoi.

Ours ou oie sauvage ?
« Oie sauvage »

Forêt ou sommet ?
« Forêt »

Un coin de France que tu aimes particulièrement ?
Eh bien, justement, une forêt qu’il parcourt depuis longtemps « je la connais tellement et en même temps elle est différente tous les jours. »


Pour poursuivre :

Les photos de Jérémie Villet 

Deux livres : «Petit traité sur l’immensité du monde» et «La panthère des neiges», Sylvain Tesson.

Un film : «Ours, simplement sauvage», Vincent Munier.

Un autre podcast de la série Les baladeurs.

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Rédactrice environnement

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